L'amour
parfait et la juste rétribution du mérite
St Jean Chrysostome
Toute
bonne action est un fruit de l'amour ; aussi l'amour
est-il un sujet sur lequel on revient souvent. Tantôt
c'est le Christ qui dit : "A cela tous reconnaîtront
que vous êtes mes disciples, si vous vous aimez
les uns les autres ; " (Jn 13,35) tantôt
c'est Paul qui s'écrie : "Ne devez rien
à personne, si ce n'est l'amour qu'on se doit
les uns aux autres." (Rom 13,8) Il ne parle pas
de l'amour purement et simplement ; mais il ajoute que
nous nous le devons les uns aux autres. De même
que nous sommes constamment tenus de donner au corps
sa nourriture, et que nous la lui donnons constamment,
car c'est une dette qui s'impose à notre vie
tout entière ; ainsi, d'après l'Apôtre,
en est-il de l'amour ; et nous devons le faire avec
d'autant plus de zèle que l'amour nous mène
à la vie éternelle et qu'il demeurera
éternellement avec nous. "Ces trois choses
restent, la foi, l'espérance et l'amour ; mais
la plus parfaite de toutes est l'amour." (1 Cor
13, 13) L'amour ne nous est pas appris seulement en
paroles, elle nous est appris encore en exemples. La
première leçon qui nous en est donnée,
c'est par la manière dont nous avons été
créés. Dieu forma le premier homme et
Il ordonna que tous les autres naquissent de celui-ci,
afin que nous nous regardions comme une seule et même
famille et que nous persévérions dans
des sentiments d'amour les uns vis-à-vis des
autres. Après cela Il s'est servi des échanges
pour entretenir cet amour mutuel ; de quelle manière,
je vais vous le dire : en comblant la terre de biens,
Il a donné à chaque contrée une
espèce particulière de fruits ; de la
sorte, les besoins que nous avons nous attirent les
uns vers les autres, nous livrons à nos semblables
le superflu que nous avons, nous en recevons ce qui
nous manque, et ainsi, s'entretient l'amour. La même
mesure, Dieu l'a appliquée aux individus. Il
n'a pas permis à chacun de tout savoir ; mais
l'un connaîtra la médecine, l'autre l'art
de bâtir, l'autre une autre chose, de façon
que, ayant besoin les uns des autres, nous nous aimions
de façon que, ayant besoin les uns des autres,
nous nous aimions mutuellement.
Il en est de même pour les dons spirituels, à
ce que nous apprend l'Apôtre : "L'un reçoit
le don de parler avec sagesse, l'autre celui de parler
avec science, l'autre celui de prophétie, l'autre
celui de guérir, l'autre celui de parler diverses
langues, l'autre celui de les interpréter."
(1 Cor 12,8-10) Cependant il n'y a rien au-dessus de
l'amour, et c'est pourquoi il la préfère
à tout le reste en ces termes : "Quand je
parlerais les langues des hommes et des anges, si je
n'ai pas l'amour, je suis comme un airain sonnant et
une cymbale retentissante. Quand j'aurais le don de
prophétie, et quand je pénétrerais
tous les mystères, quand j'aurais une foi capable
de transporter les montages, si je n'ai pas l'amour,
je ne suis rien." (1 Cor 13,1-2) Il ne s'arrête
pas encore là ; et il déclare que la mort
pour la religion ne lui servirait de rien s'il n'avait
l'amour. Ce n'est pas sans motif qu'il exalte cette
vertu à ce point ; il savait, cet observateur
des commandements de Dieu, il savait parfaitement que
là où cette vertu a jeté de profondes
racines, les fruits de toutes sortes de biens ne tardent
pas à se montrer. En effet, ces commandements
: "Tu ne commettras point l'impureté, tu
ne tueras pas, tu ne voleras pas, tu ne diras pas de
faux témoignage," et tous les autres quels
qu'ils soient, sont impliqués dans ce commandement
capital : "Tu aimeras ton prochain comme toi-même.
(Ex 20,13-16 ; Lév 19,18 ; Gal 5,14) Mais pourquoi
nous appesantir sur ces considérations d'un ordre
peu élevé, tandis que nous garderons le
silence sur des considérations d'un ordre sublime
? C'est l'amour qui a fait descendre jusqu'à
nous le Fils bien-aimé de Dieu, qui l'a fait
habiter et converser avec les hommes, chasser les terreurs
de l'idolâtrie, publier la religion véritable,
instruire les hommes à s'aimer les uns les autres.
"Dieu a tellement aimé le monde, dit l'évangéliste
Jean, qu'Il a donné son Fils unique afin que
quiconque croira en Lui ne périsse pas, mais
obtienne la vie éternelle." (Jn 3,16) Aussi
Paul, dans l'ardeur de son amour, laissa-t-il échapper
ces paroles célestes : "Qui nous séparera
de l'amour du Christ ? Sera-ce la tribulation, l'angoisse,
la persécution, la faim, la nudité, le
péril, le glaive ? " (Rom 8,35) Et, dédaignant
ces obstacles, sans importance à ses yeux, il
en signale de plus redoutables : "Non, poursuit-il,
ni la vie, ni la mort, ni le présent, ni l'avenir,
ni tout ce qu'il y a de plus haut, ni tout ce qu'il
y a de plus profond, ni aucune créature ne pourra
nous séparer de l'amour de Dieu dans le Christ
Jésus notre Seigneur." (Ibid., 38-39) Rien
n'était donc capable d'éteindre dans l'âme
de ce bienheureux l'amour qui l'embrasait, ni le ciel,
ni la terre ; toutes ces choses, il les dédaignait
pour le Christ. De même, si nous examinions la
vie des autres saints, nous trouverions que l'amour
a toujours été pour tous le principe de
leur crédit sur le cur de Dieu.
C'est l'amour qui vous découvre dans le prochain
un autre vous-même, qui vous apprend à
vous réjouir de sa prospérité comme
de la vôtre, à gémir sur ses infortunes
comme sur vos infortunes propres. C'est l'amour qui
fait de nous tous un seul corps et de nos âmes
autant de tabernacles du saint Esprit ; car cet Esprit
de paix aime à se reposer, non là où
règne la division, mais là où règne
l'union entre les curs. C'est l'amour qui fait
des biens de chacun les biens de tous, comme nous l'enseigne
le Livre des Actes : "La foule des fidèles
n'avait qu'un cur et qu'une âme. Aucun d'eux
ne considérait ce qu'il possédait comme
lui appartenant ; mais toutes choses leur étaient
communes ; on les distribuait à chacun selon
ses besoins." (Ac 4,32-35) Quelle muraille formée
de pierres énormes et fortement cimentées
les unes avec les autres, pourrait par sa solidité
et sa masse, braver aussi bien les efforts de l'ennemi
que cette société d'hommes s'aimant entre
eux et unis les uns aux autres par les liens de la plus
parfaite harmonie ! Les assauts du démon lui-même
viendront se briser contre une telle muraille. Et certes
je le comprends. Oui, tous ceux qui se présenteront
à ses attaques étroitement pressés
les uns contre les autres, sans qu'aucun passe jamais
à l'ennemi, seront victorieux de ses stratagèmes,
et pourront dresser les brillants trophées de
l'amour. De même que les cordes d'une lyre, quel
qu'en soit le nombre, exhalent les plus mélodieux
accents lorsqu'une main savante en harmonise les sons
; de même les âmes qu'unit l'harmonie des
sentiments exhalent les suaves accents de l'amour. Voilà
pourquoi Paul recommandait aux fidèles de rechercher
dans leurs paroles, dans leurs pensées, les mêmes
sentiments, d'estimer les autres supérieurs à
eux-mêmes, de façon à ce que l'ambition
ne chassât point l'amour, et que tous, luttant
de modestie entre eux, vécussent dans une concorde
sans nuage.
"Soyez, dit-il, par l'amour les serviteurs les
uns des autres. Car toute la loi se résume en
une seule parole : Vous aimerez le prochain comme vous-mêmes."
(Gal 5,13-14 ; Lev 19,18 ; Ph 2,3 et 3,16) Celui qu'anime
l'amour ne veut pas seulement ne pas commander, il veut
de plus être commandé ; il lui est moins
doux de commander que d'obéir. Celui qu'anime
l'amour aime mieux octroyer une grâce que de la
recevoir, être le créancier d'un ami que
d'en être à cet égard le débiteur.
Celui qu'anime l'amour, tout en voulant faire du bien
à son ami, ne voudrait point paraître le
faire ; car, tout en voulant tenir le premier rang par
la bienfaisance, il ne voudrait point que cela fût
connu. Peut-être quelques-uns d'entre vous ne
comprennent pas ce que je dis ; essayons de l'éclaircir
par un exemple. Notre miséricordieux Seigneur
voulait nous donner son Fils ; afin de paraître,
non pas nous faire une grâce, mais s'acquitter
d'une dette, il ordonne à Abraham de sacrifier
son enfant : de cette manière, quand Il sacrifierait
le Sien, Il ne semblerait pas octroyer un bienfait,
mais payer une dette, dans les richesses infinies de
sa Bonté. Je n'ignore pas que ceci paraît
étrange à plusieurs : la raison en est
que je parle d'une chose dont le ciel est maintenant
la patrie ; car, si je parlais d'une plante qui croît
dans l'Inde, et que personne n'aurait pu connaître
par expérience, je n'arriverais point à
la dépeindre fidèlement, quelque soin
que j'y consacrasse ; de même, quoi que je dise,
ce sera du temps perdu, parce que l'on ne comprend pas
le sujet que je traite. Il s'agit, je le répète,
d'une plante qui ne fleurit que dans le ciel. Mais,
si nous le voulons, elle fleurira aussi en nous ; et
c'est pour cela que l'on nous enseigne à dire
au Père des cieux : "Que ta Volonté
soit faite sur la terre comme au ciel " (Mt 6,10)
N'allons donc pas nous imaginer qu'il ne nous est pas
possible de posséder ce bien. Oui, cela nous
est vraiment possible, si nous voulons pratiquer la
vigilance, si nous voulons surtout pratiquer toute sorte
de vertus. C'est notre volonté libre qui nous
dirige, et non la fatalité du destin, comme quelques-uns
le supposent ; et c'est à vouloir ou ne pas vouloir
qu'est le bien ou le mal. Voilà pourquoi le Seigneur
nous a promis son royaume d'un côté, et
de l'autre nous a menacés de ses châtiments.
Or, Il n'eût pas agi de la sorte avec des êtres
rivés à la fatalité ; car ces deux
ordres de choses ne concernent que des actes émanés
de la volonté. Le Seigneur ne nous eût
pas non plus donné des lois et des conseils,
si nous eussions été retenus dans les
liens du destin. Mais, comme nous sommes libres et les
arbitres de notre propre volonté ; comme c'est
la négligence qui nous rend mauvais, et le zèle
qui nous rend bons, Il a jugé nécessaire
de nous préparer ces remèdes, et de nous
amener soit à nous amender, soit à pratiquer
la sagesse, par la crainte de ses châtiments et
l'espèrence de son royaume. Indépendamment
de ces preuves, nous trouverons dans notre propre conduite
des faits qui démontrent que nous ne sommes les
instruments aveugles ni du destin, ni de la fortune,
ni de la nature, ni du cours des astres. Car, si tels
étaient les principes véritables de nos
actions, et non pas la liberté humaine, pourquoi
donc battriez-vous de verges votre esclave voleur ?
pourquoi traîneriez-vous au tribunal votre épouse
adultère ? pourquoi rougissez-vous en faisant
des choses déraisonnables ? pourquoi ne pouvez-vous
pas supporter une seule parole injurieuse ? pourquoi,
lorsqu'on vous traite d'adultère, de débauché,
d'intempérant, appelez-vous cela une outrage
? S'il n'y a du côté de la volonté
aucune faute, ni votre action n'est un crime, ni ce
que l'on vous dit une injure. Dès lors que vous
êtes sans pitié pour les gens vicieux,
que vous avez honte vous-même en faisant le mal,
que vous cherchez à vous cacher, et que vous
qualifiez de détracteurs ceux qui vous reprochent
votre conduite ; par toutes ces choses vous déclarez
que la nécessité n'enchaîne pas
notre vie, et que nous avons la dignité que donne
la liberté. Lorsqu'il s'agit de personnes soumises
à la nécessité, nous savons bien
user d'indulgence. Qu'un possédé lacérât
notre manteau, nous assaillît de coups, loin d'en
tirer vengeance, nous gémirions et nous nous
apitoierions sur son état. Et pourquoi cela ?
Parce qu'il n'aurait point agi librement, et qu'il aurait
été l'instrument de la violence du démon.
Nous excuserions de même toute autre action opérée
sous l'influence de la fatalité ; et c'est parce
que nous sommes convaincus de la nullité de cette
influence, que ni les maîtres ne pardonnent à
leurs esclaves, ni les hommes à leurs femmes,
ni les femmes à leurs maris, ni les pères
aux enfants, ni les maîtres aux disciples, ni
les princes aux sujets, et qu'au contraire nous sommes
inexorables dans la recherche des crimes de nos semblables,
et que nous en poursuivons de même la punition,
recourant aux tribunaux, mettant en uvre les châtiments
corporels et les reproches, et prenant toute sorte de
moyens pour délivrer du mal ceux à qui
nous nous intéressons. A nos enfants, par exemple,
nous donnons des gouverneurs, nous leur imposons des
maîtres, nous employons les menaces, les fouets,
et une infinité d'autres moyens, afin de les
former à la vertu.
Mais quel besoin avons-nous d'efforts et de sueurs pour
pratiquer le bien ? S'il est écrit qu'un tel
sera bon, il aura beau dormir et ronfler, il sera bon
; ou plutôt il ne sera pas, car on ne peut appeler
bon celui qui est tel par nécessité. Quel
besoin avons-nous d'efforts et de sueurs pour éviter
le mal ? S'il est écrit qu'un tel sera méchant,
quelques épreuves qu'il subisse, il sera méchant
; ou plutôt il ne le sera pas, car on ne saurait
appeler méchant celui que la nécessité
pousse dans une mauvaise voie. De même, encore
une fois, que vous ne traiterez pas de détracteur
le démoniaque qui vous injuriera, vous frappera
même, et que vous rendrez le démon et non
lui responsable de ces injures ; de même nous
ne devons pas qualifier de méchant l'homme que
la fatalité pousse au mal, ni de bon celui qui
fait le bien par le même principe. Accordez cela,
et la confusion régnera dans les choses humaines
; il n'y aura plus ni vertu, ni vice, ni arts, ni rien
de semblable. Pourquoi, lorsque nous sommes malades,
nous donner tant de soins, dépenser de l'argent,
appeler des médecins, employer des remèdes,
nous imposer la diète, mettre un frein à
la volupté ? Si le destin décide de la
maladie et de la santé, superflues sont ces dépenses,
superflues les visites du médecin, superflue
la diète rigoureuse qui nous est imposée.
Mais ces dernières preuves et les précédentes
ont établi le contraire. Laissons donc cette
fable du destin : non, la nécessité n'est
point l'arbitre suprême des choses humaines, elles
ne sont soumises à d'autre empire qu'à
l'empire honorable de la volonté libre.
Que ces raisons, et bien d'autres qu'il nous serait
facile d'apporter à l'appui de cette proposition,
si les présentes ne suffisaient pas à
votre sagacité, nous déterminent à
fuir le mal, à chérir la vertu, et à
prouver ainsi par nos actes la pleine liberté
que nous avons de faire ce qui nous plaît, afin
de n'être point couverts de confusion au jour
où nos oeuvres paraîtront à la lumière.
Car "il faut que tous nous comparaissions au tribunal
du Christ, dit Paul, afin de recevoir chacun ce qui
nous est dû soit en bien, soit en mal." (2
Cor 5,10) Pénétrons-nous, je vous en conjure,
de la pensée de ce tribunal, supposons-le dressé
devant nous, avec le juge sur son siège, au moment
où toutes choses vont être révélées
et montrées à tous les regards. Ce n'est
point assez pour nous, en effet, d'y comparaître,
tout ce qui nous regarde y sera de plus découvert.
Et vous ne rougissez pas, et vous n'êtes point
saisis de frayeur ! Est-ce que nous ne préférions
pas souvent la mort à la révélation
de l'une de nos fautes secrètes aux yeux des
amis que nous vénérons ? Quels seront
donc nos sentiments, lorsque nos péchés
seront publiés à la face des anges et
des hommes exposés à tous les regards
? "Je vous accuserai, dit le Seigneur, et je mettrai
sous vos yeux vos péchés." (Ps 49,21)
Si, maintenant que cet instant est loin de nous, la
seule hypothèse et la description verbale de
cette scène réveille en nous les reproches
accablants de la conscience, que deviendrons-nous quand
l'heure fatale aura sonné, que l'univers tout
entier sera rassemblé avec les anges et les archanges,
les principautés et les puissances ; quand les
trompettes feront entendre sans relâche leurs
accents et se répondront les uns aux autres,
quand les juges seront ravis au-dessus des nuages, et
que les pécheurs éclateront en sanglots
? de quel effroi seront remplis en ce moment ceux qui
resteront sur la terre ? Alors, dit l'Evangile, "
l'une sera prise et l'autre sera laissée ; l'un
sera pris et l'autre sera laissé. (Mt 24,40)
Que se passera-t-il dans leur âme quand ils verront
leurs semblables transportés dans les cieux avec
gloire, et eux-mêmes laissées ignominieusement
ici bas ? Jamais, croyez-moi, jamais la parole n'exprimera
la douleur qu'ils éprouveront. Avez-vous jamais
vu des condamnés menés au dernier supplice
? Que se passe-t-il en eux, à votre avis, pendant
qu'ils marchent jusqu'à la porte fatale ? Que
ne voudraient-ils pas faire ou souffrir pour être
soustraits à ce terrible moment ? Pour moi, j'ai
ouï dire à des condamnés que la clémence
impériale avait graciés sur le lieu du
supplice, qu'ils ne voyaient plus des hommes dans les
hommes, tant leur âme était troublée
et frappée ! Et que parlé-je des condamnés
? Une foule immense se pressait autour d'eux, laquelle
en grande partie ne les connaissait en aucune matière
; et bien ! si l'on eût scruté l'âme
de ces spectateurs, quelque cruels, quelque inhumains,
quelque fermes qu'ils fussent, on n'en eût trouvé
aucun que la terreur et la tristesse n'eussent point
ému et bouleversé.
Si la mort de gens avec qui nous n'avons aucun rapport
nous touche à ce point, quelle sera notre émotion
lorsque nous serons nous-mêmes exposés
à un sort plus terrible encore, exclus du bonheur
ineffable du ciel, et voués à des supplices
sans fin ? N'y eût-il pas d'enfer, quel châtiment
ce serait d'être privé de cette gloire
éclatante et d'être honteusement repoussé
! Ici bas bien des gens qui verront le cortège
de l'empereur, éprouveront moins de plaisir à
contempler ce spectacle qu'ils n'éprouveront
de peine en songeant à leur pauvreté et
en pensant qu'ils ne sont point au nombre des courtisans
en faveur, et de ceux qui approchent le prince. Que
sera-ce donc alors ? Car croyez-vous que ce soit un
châtiment léger que de ne point faire partie
des célestes churs, de ne point participer
à cette gloire inénarrable, d'être
rejeté loin et bien loin de cette fête
et de ces biens incompréhensibles ? Ce n'est
pas tout ; il faut y joindre les ténèbres,
le grincement des dents, les fers que rien ne pourra
briser, le ver qui ne meurt pas, le feu qui ne s'éteint
pas, le désespoir, les angoisses de l'âme,
la langue ardente comme celle du mauvais riche, des
pleurs que personne n'entendra, des gémissements
et des frémissements que personne ne remarquera,
des regards jetés de tous les côtés
sans qu'il paraisse un consolateur ; que penser des
infortunés plongés dans ces supplices
? Quel sort plus affreux, plus misérable que
le sort de ces âmes ?
Nous arrive-t-il d'entrer dans une prison, à
la vue des prisonniers qui se présentent les
uns livides, les autres chargés de fers, les
autres plongés dans de ténébreux
cachots, nous sommes brisés d'épouvante,
et nous nous gardons bien après cela de rien
faire qui puisse nous exposer à partager un semblable
malheur ; mais, quand il s'agira d'être précipités
chargés de chaînes dans les tourments de
l'enfer, quels seront nos sentiments, quelle sera notre
conduite ? Ces chaînes ne sont pas des chaînes
de fer, mais des chaînes de feu et d'un feu qui
ne se consume jamais ; ce n'est pas non plus à
la surveillance d'êtres semblables à nous
que nous serons confiés, à des êtres
que nous puissions fléchir, mais à des
anges terribles et inexorables dont nous ne pourrons
supporter le regard et que nos outrages envers le Seigneur
auront enflammés de courroux. Il n'y aura pas
là, comme sur la terre, de soulagement à
espérer soit en argent, soit en nourriture, soit
en paroles : là point de consolation, point de
clémence à espérer. Un Noé,
un Job, un Daniel y vissent-ils quelques-uns des leurs
dans les tourments, ils n'oseraient venir à leur
aide et leur tendre la main : les sentiments de pitié
qu'inspire la nature seront alors eux-mêmes effacés.
Comme il y a aura des justes dont les enfants ou les
parents seront pécheurs, la volonté et
non la nature étant le principe du mal, afin
qu'ils jouissent d'un bonheur sans mélange et
que ce bonheur ne soit pas altéré par
l'influence irrésistible de la compassion, ce
sentiment s'évanouira dans leurs âmes,
et ils partageront l'indignation du Seigneur contre
leurs propres entrailles. Même dès à
présent, lorsque leurs enfants sont trop libertins,
ils les retranchent de leur famille et ils les déshéritent
; à plus forte raison agiront-ils ainsi au jour
du Jugement. Loin de vous donc toute espérance
de bonheur, si vous ne faites pas le bien, quelque justes
que soient vos nombreux ancêtres. "Chacun
recevra, est-il écrit, selon ce qu'il aura fait
soit en bien soit en mal." (2 Cor 5,10)
Prêtons, je vous en prie, l'oreille à ces
paroles, et amendons notre vie. Si vous êtes dévoré
du feu des convoitises criminelles, songez au feu de
la vengeance, et les flammes impures s'évanouiront.
Etes-vous tenté de proférer quelque propos
criminel, songez au grincement des dents, et cette crainte
vous servira de frein. Voudriez-vous prendre le bien
d'autrui, rappelez-vous la sentence du Juge : "Liez-lui
les pieds et les mains et jetez-le dans les ténèbres
extérieures ;" (Mt 22,13) et vous repousserez
ce désir. Etes-vous dur et inhumain, songez à
ces vierges qui n'ayant plus d'huile dans leurs lampes
éteintes ne furent point admises à cause
de cela dans la chambre de l'Epoux ; et vous sentirez
dans votre cur pénétrer l'humanité.
L'intempérance et la volupté exciteraient-elles
vos désirs, écoutez le riche s'écrier
: "Envoyez-moi Lazare, afin que de l'extrémité
de son doigt il rafraîchisse ma langue embrasée,"
(Luc 16,24) faveur qui ne lui fut pas accordée
; et vous prendrez aussitôt ces mouvements en
aversion. De cette manière il n'est pas de vertu
que vous ne parveniez à pratiquer ; car Dieu
ne nous a rien ordonné de difficile. Savez-vous
ce qui fait paraître difficile les commandements
? Notre négligence. Soyez fervents, et ce qui
semble lourd vous sera léger et facile ; soyez
négligents, et ce qui est léger vous semblera
insupportable. Pénétrons-nous bien de
ces considérations, et, loin d'exalter le bonheur
des gens qui vivent dans la mollesse, nous en aurons
toujours en vue la fin. Sur la terre ce bonheur a pour
fin la matière et le fumier ; dans l'autre vie
le ver rongeur et le feu. N'exaltons pas le bonheur
des ravisseurs du bien d'autrui, et considérons-en
la fin : ici-bas ce ne sont qu'inquiétudes et
labeurs ; dans l'autre vie ce sont des chaînes
insolubles et les ténèbres extérieures.
N'exaltons pas le bonheur des amants de la gloire ;
considérons-en plutôt la fin : ici-bas
servitude et déception, dans l'autre vie douleurs
profondes et un feu qui ne finira pas. Si nous nous
tenons à nous-mêmes ce langage, et si nous
ne cessons de l'opposer à nos mauvais penchants,
nous arriverons rapidement à fuir le vice, à
pratiquer la vertu, à étouffer en nous
l'amour des biens présents et à y allumer
celui des biens à venir. Qu'ont donc les biens
présents de solide, de nouveau, de surprenant,
pour que nous leur consacrions toute notre activité
? Ne les voyons-nous pas emportés dans un cercle
qui ne s'arrête jamais, comme le jour et la nuit,
la nuit et le jour, l'hiver et l'été,
l'été et l'hiver ; et puis rien de plus
? Embrasons-nous plutôt de l'amour des biens futurs.
Magnifique est la récompense réservée
aux justes, et la parole ne saurait en donner une parfaite
idée : ils revêtiront après la résurrection
des corps incorruptibles et ils partageront la Gloire
et la Royauté du Christ.
La grandeur de cette félicité, la comparaison
suivante nous la fera comprendre, ou plutôt nous
ne la comprendrons jamais clairement ; servons-nous
cependant des biens que nous avons sous les yeux pour
nous en faire une idée, et tâchons autant
qu'il est en nous de faire saisir le sujet qui nous
occupe. Dites-moi donc : si vous, vieillard décrépit
et misérable, on vous proposait de vous rajeunir
tout à coup, de vous ramener à la fleur
de votre âge, de telle sorte que vous l'emportiez
sur tous en force et en beauté ; si on s'engageait
en outre à vous donner durant mille années
l'empire de la terre entière, au milieu de la
plus profonde paix, que ne seriez-vous point décidé
à faire et à subir pour jouir de ces avantages
? Or, voilà le Christ qui vous promet, non ces
biens, mais des biens infiniment plus précieux.
Ce n'est pas d'après la différence qui
existe entre la vieillesse et la jeunesse qu'il faut
juger de celle qui existe entre la corruption et l'incorruption,
ni d'après la différence qui sépare
la pauvreté de la possession d'un empire, qu'il
faut juger de la différence qui sépare
la gloire présente et la gloire future, mais
d'après celle qui existe entre un songe et la
réalité. Je me trompe encore, et il n'est
pas de comparaison capable d'exprimer au juste cette
différence. Impossible de l'exprimer du côté
du temps ; comment, en effet, rapprocher des choses
présentes une vie qui n'aura pas de terme ? Du
côté de la paix il y a autant de différence
entre ces deux vies qu'entre la paix elle-même
et la guerre ; et quant à l'incorruption, elle
s'éloigne autant de la corruption que s'éloignerait
de l'argile impure une perle de la plus belle eau. Ou
plutôt, quoique vous disiez, vous resterez toujours
au-dessous de la vérité. Quand même
je comparerais les corps des bienheureux à une
lumière radieuse, à l'éclair le
plus éblouissant, je ne donnerais point une exacte
idée de leur éclat. Que de richesses,
que de corps ne devrait-on point sacrifier pour arriver
à cette gloire ? De combien de vies même
ne mériterait-elle pas le sacrifice ? Si maintenant
on vous introduisait à la cour, si le prince
vous adressait la parole en présence d'une foule
nombreuse, et vous invitait à partager avec lui
sa table et son palais, est-ce que vous ne vous proclameriez
pas le plus fortuné des hommes ? Et, quand il
dépend de vous de monter au ciel, de vous présenter
au souverain même de l'univers, d'y briller de
l'éclat des anges, d'y jouir d'une gloire inaccessible,
vous vous demandez en hésitant si vous renoncerez
aux biens de la terre, quand il vous faudrait sacrifier
la vie elle-même avec les transports de la joie
et de l'allégresse la plus grande et avec l'empressement
le plus vif ! Pour obtenir une préfecture où
vous trouverez l'occasion de commettre une foule d'injustices,
car je ne qualifierai pas cela de bénéfice
véritable, vous dépensez votre fortune,
vous empruntez l'argent d'autrui, vous n'hésiteriez
pas s'il le fallait à engager votre femme et
vos enfants ; et quand on vous offre le royaume des
cieux, un royaume que l'on est certain de posséder
toujours, vous reculez, vous hésitez, et vous
soupirez après les richesses !
D'ailleurs, si les parties apparentes du ciel sont si
belles, si douces à voir, les parties invisibles
et les cieux des cieux, quelle beauté n'auront-ils
pas ? puisque vous ne pouvez pas les voir des yeux du
corps, élevez-vous par la pensée, montez
au-dessus de ce ciel, et contemplez le ciel supérieur
avec sa hauteur incommensurable, sa lumière inaccessible,
avec ses tribus d'anges, ses ordres d'archanges et les
autres puissances incorporelles ; puis, descendant sur
la terre, recourez aux images qu'elle nous fournit,
et décrivez-moi l'appareil qui entoure un prince
d'ici-bas, des gardes couverts d'or, un char ruisselant
de pierres précieuses, attelé d'un couple
de blanches mules étincelantes d'or, les lames
dont le char est revêtu, les dragons représentés
sur des vêtements de soie, les aspics aux yeux
d'or, les chevaux couverts d'or et leurs freins d'or
également. Toutefois, dès que nous apercevons
l'empereur, nous ne voyons plus rien de tout cela :
lui seul fixe nos regards avec son manteau de pourpre,
son diadème, son trône, son agrafe, sa
chaussure, et l'éclat de son visage. Après
avoir rassemblé toutes ces images, transportez
de nouveau votre pensée dans une sphère
supérieure, et représentez-vous le jour
terrible de l'avènement du Christ. Vous ne verrez
alors ni chars dorés avec leur attelage de mules
blanches, ni dragons, ni aspics ; mais vous verrez une
scène tellement effrayante, tellement extraordinaire,
que les vertus célestes seront elles-mêmes
dans la stupeur ; "car les vertus des cieux, dit
le Seigneur, seront profondément émues."
(Mt 24,29) Alors le ciel s'ouvrira tout entier, et le
Fils unique de Dieu en descendra, escorté non
d'une vingtaine ou d'une centaine de satellites, mais
de plusieurs millions d'anges et d'archanges ; la terreur
et l'effroi se répandront en tous lieux, la terre
s'entr'ouvrira, tous les hommes qui auront vécu
depuis Adam jusqu'à ce jour en sortiront et ressusciteront,
tandis que le Sauveur s'avancera environné d'une
gloire tellement éblouissante que ses rayons
éclipseront la splendeur de la lune et du soleil.
Oh ! que notre insensibilité est grande à
nous qui, malgré les biens ineffables promis
à nos efforts, soupirons encore avidement après
les biens présents, et ne comprenons pas la malice
du diable, qui se sert de ces biens sans valeur pour
nous dépouiller des biens les plus précieux,
qui nous donne un peu de boue pour nous ravir le ciel,
qui nous montre une ombre pour nous dérober la
vérité, et qui nous berce de songes riants,
car les richesses d'ici-bas ne sont pas autre chose,
afin que le jour venu, nous soyons les plus pauvres
des hommes. Puisque nous n'ignorons pas ce vérités,
évitons, mes bien-aimés, les pièges
du démon ; prenons garde de partager sa condamnation
et d'entendre un jour le Juge nous dire : "Eloignez-vous
de moi, maudits, allez au feu éternel qui a été
préparé pour le diable et ses anges."
(Mt 25, 41)
Mais Dieu est bon, cela n'arrivera pas, dit-on. - Donc,
c'est en vain que cela a été écrit.
- Assurément non, est-il répliqué
; mais ce n'est qu'une menace destinée à
nous ramener à de meilleurs sentiments. - Et
si nous ne voulons pas de ces sentiments, si nous persévérons
dans l'iniquité, nous dispensera-t-Il de ces
supplices ? Dans ce cas Il refusera également
aux bons leurs récompenses. - Il ne la leur refusera
pas ; car il est digne de Lui de donner encore au delà
du mérite. - D'où il suit que ce qui concerne
les récompenses est certain, et que ce qui concerne
les châtiments ne l'est pas ! Oh ! que la perfidie
du démon est grande, que cette apparente humanité
a de cruauté ! Car c'est lui qui est l'auteur
de ce raisonnement, source d'une erreur si funeste et
de notre négligence. Il sait que la crainte du
châtiment est pour notre âme un frein qui
la retient, qui l'éloigne du vice ; et voilà
pourquoi il met tout en oeuvre pour arracher de notre
cur ce sentiment, afin que nous nous précipitions
aveuglément dans l'abîme. Comment triompherons-nous
de ces efforts ? Les témoignages de l'Ecriture
que nous invoquons n'ont, d'après nos contradicteurs,
qu'une valeur comminatoire. Qu'ils parlent ainsi de
châtiments à venir, soit, encore que ce
langage ne manque pas d'impiété ; mais,
quant aux châtiments passés, et dont la
réalité est incontestable, ils ne sauraient
maintenir ce système. Nous leur adresserons donc
cette question :
Avez-vous ouï parler du déluge, du fléau
qui frappa l'humanité tout entière ? est-ce
par forme de menace seulement qu'il avait été
annoncé ? Ces menaces n'ont-elles pas été
exécutées dans toute leur étendue
? Les montagnes de l'Arménie où l'arche
se reposa n'en rendent-elles pas elles-mêmes témoignage
? Les restes de l'arche n'ont-ils pas été
conservés jusqu'à ce jour ? Alors aussi,
bien des gens disaient ce que vous dites ; et, durant
les cent ans de la construction de l'arche, tandis que
le juste les avertissait et préparait le bois,
personne n'ajoutait foi à sa parole : or, c'est
parce qu'ils ne crurent pas à ces menaces orales,
que la vengeance éclata tout à coup sur
leur tête. Croyez-vous que l'auteur de ce châtiment
terrible ne voudra pas nous en infliger de plus terribles
encore ? car les crimes de ce temps-là ne sont
pas pires que les crimes d'aujourd'hui. En ce temps-là
on se livrait à d'abominables impudicités
: "Les enfants de Dieu entrèrent en rapports
avec les filles des hommes." (Gen 6,2) Aujourd'hui
il n'est point de péché qu'on ne commette.
Cependant entretenons-nous, si vous le voulez, de quelques
autres châtiments, afin que le passé garantisse
la certitude de l'avenir. Quelqu'un de vous a-t-il jamais
voyagé en Palestine ? Je le pense : à
vous donc de rendre témoignage de la vérité
de mes paroles. Au delà de Gaza et d'Ascalon,
non loin de l'embouchure du Jourdain, il y avait une
vaste contrée d'une fertilité telle qu'elle
était comparée au paradis lui-même.
"Lot aperçut, dit l'Ecriture, toutes la
contrée des bords du Jourdain, laquelle était
arrosée comme le paradis du Seigneur." (Gen
13,10) Eh bien, cette même contrée est
aujourd'hui le plus désolé des déserts.
On y voit des arbres, ces arbres ont des fruits, mais
ces fruits sont un mémorial de la Colère
divine. On y voit des grenadiers de superbe apparence
et qui donnent d'eux-mêmes les plus favorables
idées ; mais, quand on prend dans les mains les
grenades et qu'on les brise, au lieu d'un fruit savoureux
on ne trouve dedans que poussière et que cendre.
Ainsi en est-il du sol, ainsi des pierres, ainsi de
l'air. L'incendie y a tout dévoré, y a
tout réduit en cendres, à l'exception
de ce qui doit perpétuer le souvenir de la Colère
de Dieu, et annoncer les supplices à venir. Sont-ce
là des menaces verbales ; sont-ce là des
cliquetis de mots ? Si quelqu'un ne croit pas à
l'enfer, qu'il se souvienne de Sodome, qu'il pense à
Gomorrhe, à ces châtiments du passé
dont nous voyons encore aujourd'hui l'accomplissement.
A ce sujet se rapportent ces passages de l'Ecriture
parlant de la sagesse : "C'est elle qui délivra
le juste de ce feu qui tombait sur la Pentapole, tandis
que les impies périssaient. - Aussi cette terre
reste déserte et fumante en témoignage
de leurs crimes, et les arbres y portent des fruits
qui ne mûrissent pas." (Sag 10,6-7) Il faudrait
maintenant désigner la cause de cette épouvantable
catastrophe. Un seul genre de crime souillait les habitants
de cette contrée, mais un crime horrible et abominable.
Les jeunes gens étaient l'objet de leur passion,
et c'est pour cela qu'ils furent dévorés
par une pluie de feu. Or, aujourd'hui des crimes pareils,
en plus grand nombre et de plus graves encore se commettent,
et le feu ne tombe pas du ciel. Pourquoi cela ? Parce
qu'un autre feu est préparé qui ne s'éteindra
jamais. Comment, en effet, Celui qui punit un seul péché
d'une façon si effrayante et qui n'eut égard
ni aux supplications d'Abraham, ni à la piété
de Lot, habitant de Sodome, nous pardonnerait-Il, nous
coupables d'une infinité de crimes ? Non, cela
ne se peut, et cela ne sera pas.
Ne nous entendons pas à ces exemples ; citons
encore d'autres châtiments, afin que cette abondance
de preuves établisse convenablement la vérité
qui nous occupe. Vous avez tous ouï parler de Pharaon,
roi d'Egypte ; vous savez quelle vengeance Dieu tira
de lui : ce prince fut englouti avec toute son armée,
ses chars et ses chevaux, dans les flots de la mer Rouge.
Quant aux châtiments que les Juifs eurent à
subir, Paul vous en parle dans les termes suivants :
"Ne commettons pas de fornication comme le firent
quelques-uns d'entre eux ; si bien que vingt-trois mille
périrent en un seul jour. Ne murmurons pas comme
murmurèrent quelques-uns d'entre eux, lesquels
furent frappés par l'exterminateur. Ne tentons
pas le Seigneur comme quelques-uns le tentèrent,
lesquels furent tués par le serpents d'airain."
(1 Cor 10,8-10) Si les Juifs expièrent de cette
manière leurs péchés, quel traitement
nous sera réservé ? Si l'on nous épargne,
ce n'est pas que nous n'ayons à redouter aucun
châtiment ; c'est au contraire pour que nous soyons
plus sévèrement punis, dans le cas où
nous refuserions de nous convertir. Voilà pourquoi,
encore que rien de grave ne nous arrive, nous devons
précisément à cause de cela craindre
davantage. Les prévaricateurs cités tout
à l'heure ne connaissaient point d'enfer, et
ils ont été punis en ce monde ; mais nous,
avec les péchés que nous commettons, si
nous ne sommes aucunement frappés ici-bas, nous
les expierons pleinement dans la vie à venir.
Serait-il raisonnable d'ailleurs que ces malheureux
beaucoup moins éclairés que nous, aient
été frappés, et que nous, avec
la doctrine parfaite dont nous avons été
imbus, nous dont les fautes sont conséquemment
plus graves, nous échappions aux châtiments
! Vous parlerai-je encore des autres désastres
dont les Juifs furent frappés en Palestine par
les Babyloniens, les Assyriens, les Macédoniens
; de la famine, des pestes, des guerres, de la captivité
qui les désolèrent sous Titus et Vespasien
? Lisez l'ouvrage que Josèphe a écrit
sur la ruine de Jérusalem, et vous aurez une
idée de cette lamentable tragédie. Entre
autres cala-mités, ils furent réduits
à une si cruelle famine, qu'ils dévoraient
leurs baudriers, leurs chaussures, et d'autres objets
mille fois plus repoussants. La nécessité,
comme le dit l'écrivain juif, transformait toutes
choses en aliment. Ce ne fut pas encore assez, et ils
dévorèrent jusqu'à leurs propres
enfants. Encore une fois, ils ont été
si terriblement châtiés ; comment ne le
serions-nous pas, nous dont les fautes sont plus graves
? S'ils l'ont été dès cette vie,
pourquoi ne le sommes-nous pas dès cette vie
? N'est-il pas évident, même pour un aveugle,
que ce châtiment nous attend dans le siècle
futur ? Jetons un coup d'il sur ce qui se passe
sur la terre, et nous n'aurons aucune peine à
croire à l'enfer.
Si Dieu est juste, s'Il ne fait pas d'acception de personnes,
ce qui est incontestable, d'où vient que certains
homicides sont punis ici-bas et que d'autres ne le sont
pas ? D'où vient que certains adultères
sont punis et que d'autres meurent sans avoir subi aucune
peine ? Que de violations de tombeaux sont restées
impunies ; que de vols, que d'injustices, que de rapines
! Et, s'il n'y a pas d'enfer, où les criminels
expieront-ils leurs crimes ? Allons plus loin, montrons
à nos contradicteurs que le dogme de l'enfer
n'est point une fable. Ce dogme est tellement certain
que les poètes, les philosophes, les écrivains
de toute nature ont admis la nécessité
d'une rétribution à venir, et ont désigné
l'enfer comme le lieu de supplice des méchants.
S'ils n'ont pu exposer la vérité dans
toute sa pureté, n'ayant pour se guider que leur
raison et des fragments incomplets de nos doctrines,
ils n'en ont pas moins conçu l'idée d'un
jugement. Ils nous parlent, en effet, des fleuves Cocyte
et Phlégéton, des eaux du Styx, du Tartare,
qui est aussi loin de la terre que la terre l'est du
ciel, et de plusieurs genres de supplices : ils nous
parlent, d'autres part, des Champs Elysées, d'îles
fortunées, de prairies émaillées
de fleurs, de parfums qui s'exhalent dans ce séjour,
de brise légère, de churs que forment
les bienheureux vêtus de robes blanches et chantant
des hymnes ; en un mot, ils retracent le sort qui attend
au sortir de cette vie les méchants et les bons.
Que le dogme de l'enfer ne vous trouve donc pas incrédules,
de crainte que nous n'y soyons engloutis : celui qui
n'y croit pas devient à coup sûr plus négligent
; or, celui qui se néglige tombera certainement
dans ce terrible séjour. Croyons sans hésitation
aucune, entretenons-nous souvent sur ce sujet, et nos
fautes deviendront plus rares. Le souvenir de ces entretiens
profondément gravé dans notre âme,
sera comme une médecine amère propre à
la purifier de toute iniquité. Faisons donc usage
de ce remède, afin d'acquérir la pureté
qui nous rendra dignes de voir Dieu comme il est possible
à un homme de Le voir, et de jouir des biens
à venir, par la Grâce et l'Amour de notre
Seigneur Jésus Christ : gloire à Lui dans
les siècles des siècles. Amen.

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